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Sedef Ecer

Théâtre - Cinéma - Télévision - Radio

Texte de Marjorie Bertin

Publié le 5 Avril 2017 par Sedef Ecer

soirée à la SACD, photo Asli UlusoyUn grand merci à Marjorie Bertin, (Docteur en études théâtrales - Enseignant chercheur Université Sorbonne Nouvelle Paris 3) 

à l'occasion de la soirée autour de mon travail, organisée à la SACD

Scénariste, actrice, romancière, dramaturge, journaliste pour la presse turque (elle a écrit plus de 500 billets d’humeur et chroniques !), traductrice mais aussi metteur en scène, Sedef Ecer fait partie de ces artistes inclassables, aux dons multiples, qui refusent farouchement de se restreindre à une seule activité.

Petite fille d’un grand-père qui buvait du Whisky le soir, tout en faisant la prière la journée et d’un père qui lui a appris à préférer les mauvaises herbes aux plantes d’intérieur, Sedef Ecer respire et aspire à la liberté. Liberté de créativité, de vie et bien sûr de ton.

« Femme de frontière » dit d’elle Yasmine Chouaki pour En Sol Majeur ; son écriture, puisque c’est elle qui nous réunit ce soir, est traversée, par la question du passage. Sur le seuil, sa première pièce publiée en France (Lauréate du CNT et premier prix des rencontres méditerranéennes) abordait des moments d’attente. La pièce tourna en France bien sûr, mais aussi en Turquie et en Suisse.

Officiellement écrivain turc de langue française depuis 2008, Sedef écrit en fait dans ses deux langues, depuis fort longtemps.

 

Enfant précoce et enfant star, elle débute comme actrice au théâtre et au cinéma en Turquie, dès l’âge trois ans ! Elle y tourne dans plus de vingt longs-métrage, pièces de théâtre et téléfilms. Et c’est bien sûr là, qu’elle découvre le jeu et développe un gout pour les histoires qu’il ne la quittera plus... Très tôt, viscéralement, son écriture se tourne vers des thèmes politiques.

 

La question historique « d’un passé qui ne passe pas » et d’un présent parfois insupportable, sont ainsi des thématiques récurrentes.

Pour ne pas s’affranchir du bruit du monde.

Pour ne pas « faire avec ».

Pour ne pas banaliser les meurtres.

 

Les Génocides, les guerres, oppressions, racismes, le cynisme des passeurs, l’indifférence des politiques, la mondialisation et la dilution des identités dans les nouvelles technologies de communication, les migrations forcées, la gentrification, sont autant de thèmes, traités avec délicatesse et onirisme dans ses textes.

 

Shéhérazade contemporaine, Sedef Ecer écrit des pièces comme des contes où le merveilleux n’est jamais très loin.

La poésie et le lyrisme de sa langue, sa manière de doter les opprimés et les laisser pour compte, d’une certaine magie, sa facilité à construire des images fortes, la rapproche à bien des égards de Jean Genet. La langue de cette auteur « néobaroque » comme la décrit la chercheuse, Christina Oikonomopoulou, est aussi très claire, extrêmement contemporaine. Vous pourrez entendre tout à l’heure, en exclusivité, un slam de sa composition…

Celui d’une flikette de banlieue, qui peine à trouver sa place.

 

Un thème que l’on retrouve dans la magnifique, A la périphérie, mise en scène par Thomas Bellorini en 2014.

Cette pièce, qui a obtenu de nombreux prix littéraires, aborde l’identité déracinée et la difficulté de se construire en dépit d’efforts titanesques, lorsque l’on est toujours « l’autre de quelqu’un, l’autre qui fait peur, l’autre qui porte prétendument malheur » comme dit l’un de ses personnages.

 

Mais son théâtre ne sombre jamais dans le désespoir. Dans Lady First, sorte de Macbeth contemporain qui flirte avec l’absurde, où elle explore l’exercice d’un pouvoir politique dictatorial, à travers la figure des premières dames (s’inspirant librement de Leïla Ben Ali et Asmaa El Assad) une jeune journaliste porte en elle l’espoir de jours meilleurs.

Même constat dans e-passeur.com, dystopie aux portes de notre réel, qui reprend le thème des migrations. Un thème présent dans A la périphérie qui questionne aussi l’identité géographique des personnages : les enfants nés sans maison n’avaient pas de nombril, les personnages du vertigineux e-passeur.com n’existent plus que dans leurs écrans.

 

Mais là où d’autres les ferait mourir dans des conditions épouvantables, Sedef Ecer laisse parfois une chance à ses personnages, comme s’il était trop difficile de les laisser sombrer.

 

La tendresse mais aussi l’humour font partie intégrante de son théâtre.

Sedef Ecer aime le kitsch, les paillettes, les personnages de femmes exubérants, l’humour des folles et des travestis, dont elle connaît aussi les drames.

Auteure populaire, qui refuse l’élitisme et l’entre-soi, elle s’est essayée à la comédie pour la télévision avec Comme chez soi (sélectionné dans la catégorie meilleure comédie au Festival de la fiction de la Rochelle) qui raconte la cohabitation d’une famille turque avec une famille française en démontant quelques clichés.

 

L’entre deux identitaire est central. Ce seuil semble vital dans toute son œuvre, comme si une seule langue, un seul angle ne pouvaient jamais suffirent.

 

Auteure de langue française donc. « Paris est mon ancre » dit-elle, mais sa relation très forte avec Istambul ne s’est jamais interrompue, dans sa vie comme dans son écriture. Elle se dévoilera de nouveau, dans sa prochaine pièce, Le très moderne Orient-Express, qui se déroule dans deux bistrots de gare. L’un à Istanbul, l’autre à Paris, deux terminus du mythique Orient-Express, vecteur d’échanges culturels et culinaires, entre ses deux villes si chères à son cœur.

 

Pourtant, ici, dès le début de la pièce, l’auteure nous alerte, par une didascalie. D’habitude informative, celle-ci est quelque peu glaçante : « Depuis quelques années, je me sens obligée de préciser si mes personnages féminins portent ou non le voile islamique s’ils sont orientaux car les costumiers commencent à avoir tendance à voiler toutes les comédiennes » et traduit une inquiétude profonde, pour l’avenir de l’un de ses pays…

 

Enfin, et il semble aujourd’hui peut-être plus qu’hier nécessaire de le rappeler, Sedef Ecer est une auteure babélique, une Européenne, qui écrit sur les frontières pour mieux s’en affranchir.

Une auteure nourrie des grands textes, de Platon à Koltès, en passant par Shakespeare.

Une auteure de la Turquie et de la France.

Une auteure de la véritable Europe, celle de nos cultures et de leurs mariages. Ses pièces, traduites en allemand, polonais, turc bien sûr, arménien, grec et anglais en sont le vibrant et le beau témoignage.

 

 

Marjorie Bertin

 

 

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