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Sedef Ecer

Théâtre - Cinéma - Télévision - Radio

Texte de Christina A. Oikonomopoulou

Publié le 5 Avril 2017 par Sedef Ecer

Un grand merci à Christina A. Oikonomopoulou, Docteur de Littérature Générale et Comparée, Université de Paris, Sorbonne-Paris IV Membre du Personnel Enseignant Spécialisé, Université du Péloponnèse, Département d’Etudes théâtrales

 

Le théâtre néobaroque de Sedef Ecer

Quand Sedef Ecer m’a demandé d’écrire quelques mots sur sa dramaturgie à l’occasion de cette soirée, j’étais flattée, honorée, heureuse, mais aussi inquiète… Comment pourrais-je « serrer » en une ou deux pages tout son univers théâtral ? Comment serais-je capable de transformer en écrit le charme, l’originalité et l’immense variété de sa thématique et de son esthétique ? En un mot, est-ce que je réussirais à fixer sur le papier l’ampleur et le dynamisme de sa polyvalence sémiotique dramatique ?

Or, deux éléments m’ont vite rassurée et m’ont permis de commencer à écrire avec confiance la présente intervention. Premier constat : Sedef Ecer écrit de nous, écrit de vous, écrit d’‘‘eux’’, bref, elle écrit de tout le monde. Second constat : le théâtre de Sedef Ecer constitue un unique exemple novateur dans l’espace du théâtre contemporain que j’oserais qualifier du « néobaroque ». Nulle autre intention que démontrer par-là que son art dramatique se caractérise par une actualisation contemporaine pointue de maints éléments qui font écho à la grandeur du théâtre et de la littérature baroque européens.

Écrivaine prolifique, réussie, authentique, active et activiste, Sedef Ecer a offert à nous, allophones, une excellente occasion de pénétrer dans l’espace kaléidoscopique de son théâtre grâce à sa francographie. Comme j’essayerai d’expliquer par la suite, la dramaturgie de Sedef Ecer est un voyage fascinant –souvent amer, pourtant souriant– aux ténèbres de notre époque, à la mutation sombre et frénétique de notre monde, aux enfers de notre propre âme. Le théâtre de Sedef Ecer n’est que dévoilement des masques, des ombres, qui cachent des vérités, cruelles, réelles, abusives, absurdes, de la vie collective ou individuelle que tous, nous partageons aujourd’hui.

Particulièrement sensibilisée aux pulsations de notre époque sombre et mondialisée, Sedef Ecer puise son inspiration à une réserve multiforme de thèmes et de situations pointus. C’est ainsi que l’immigration et la migration, l’envahissement de notre quotidienneté par la technologie, les réseaux sociaux et les mass-médias, les inégalités raciales et civiques, les discriminations de genre sexué, les questions environnementales, l’exercice d’un pouvoir politique abusif et détracteur, le matérialisme exacerbant qui engraisse la vanité, les relations humaines complexes à la recherche d’une vérité d’amour et d’affection, sont quelques-uns des sujets brûlants qui émergent sur le texte et la scène du théâtre ecerien.

Maniant avec habilité exceptionnelle la dramatisation d’une symbiose harmonieuse entre des situations spatiotemporelles d’antan, celles de notre époque ou d’un avenir incertain, Sedef Ecer nous invite non seulement à une relecture rétrospective du passé morne mais surtout à une réévaluation de l’actualité. Cela étant, les résonances de la Mésopotamie, de Shakespeare, de Platon et tant d’autres situations ou personnalités qui parsèment son théâtre lui servent des modèles à une intertextualité dramatique foisonnante. Cette dernière semble nous poser constamment la question vitale suivante: la diachronie historique est-elle apte à apprendre quelque chose à l’humanité pour qu’elle ne répète plus les mêmes erreurs ?

Face à cette interrogation accablante, surgissent, parlent et agissent les protagonistes de Sedef Ecer. Tout en essayant de donner des réponses, ils nous offrent leur propre optique du monde et assument leur trajet individualisé. Outre leur diversification apparente, les personnages eceriens se distinguent par leur claire taxinomie conflictuelle en héros négatifs et héros positifs, ainsi que par leur fidélité qualificative jusqu’à la fin de la pièce. Loin d’être une catégorisation artificielle, cette dichotomie fonctionne en tant que projection du bien et du mal existentiel, en tant qu’incarnation, métaphorique ou réelle, de leur conflit éternel. Pourtant, dans le fossé qui sépare les bienveillants des impitoyables nous distinguons d’autres figures, des personnages du ‘‘middle’’, des héros vulnérables dont la tâche est de choisir de camp avant qu’ils ne décident de leurs intérêts mais surtout de leur conscience.

D’identité ethnoculturelle, sociale et religieuse variée, les héros positifs, proie aux manipulateurs qui contrôlent leur sort en les affaiblissant, apparaissent en tant que figures condamnées à une perpétuelle errance. Et cette ambulation acquiert maintes expressions, diverses formes. De la migration forcée et de l’immigration nécessaire jusqu’aux efforts d’abandonner n’importe quelle marge et de pénétrer à une différente couche sociale, de gagner la célébrité ou d’arriver à la rive d’ ‘‘en face’’ comme les personnages de Bernard-Marie Koltès, les figures de Sedef Ecer connaissent l’expérience du déplacement géographique et de la transformation intérieure, luttant constamment pour leur affirmation identitaire. Durant leur péripétie, les héros eceriens s’avèrent être les rêveurs d’une vie meilleure, pourtant impossible. Véritables Don Quichottes, ils luttent –à l’instar du protagoniste fameux de la littérature baroque– pour leurs idées mais aussi pour un revirement situationnel qui semble idéaliste et miraculeux, mais qui aboutit impossible, chimérique, bref, un cas perdu. En contrepoint, nous observons le comportement et les réactions des protagonistes négatifs. Intransigeants, violents, intolérants, intrigants, ils fonctionnent comme les piliers de divers intérêts obscurs qui écrasent l’individu et le piègent à la toile de l’araignée économique, technologique et médiatique. Représentés sous des caractéristiques gonflées qui atteignent une hyperbole cruelle, ils incarnent l’envergure de l’absurdité arbitraire qui menace sans ambages l’être humain actuel.

Mais qu’est-ce qu’il en reste de cette confrontation entre les deux camps? Qu’est-ce qu’il en reste du trajet identitaire des protagonistes eceriens ? Pour les honnêtes et les généreux, je dirais l’idéalisme et la noblesse de la lutte pour une belle cause, toute chimérique qu’elle paraisse ; je dirais aussi le calme d’une fin heureuse et déculpabilisée comme celle de Don Quichotte ; je dirais la liberté intérieure et ontologique ; pour les malfaisants, je dirais le cercle vicieux de la cruauté, ou au contraire, les remords et le besoin profond d’une catharsis-punition, comme celle des Macbeth, pièce grandiose du théâtre baroque. Mais au fond, à la fin, pour tous les héros, une lueur, un espoir, une opportunité pour que le bien excelle et triomphe, pour que notre monde devienne meilleur.

Afin de dramatiser tout cet univers fascinant, plurivalent et universel, Sedef Ecer a recours à maintes formules esthétiques et stylistiques qui impressionnent par leur originalité et leur inventivité. Entre autres, je mentionnerai sa langue tranchante, pointue, simple mais non simpliste, parfaitement adaptée aux temps de la technologie frénétique, aux temps de la fermentation, pourtant lyrique et poétique ; l’immense variété d’espaces dramatiques, de plus modestes au plus majestueux ; l’écriture fragmentaire et multi-séquentielle qui revêtit le temps diégétique d’un dynamisme particulier et pulsatif ; l’usage modernisé et singulier des recettes classiques, comme le chœur antique qui se métamorphose en « cyber chœur antique » dans Lady First ; les tirades qui nous transportent dans l’âme et le génie des protagonistes, sorte de projecteur introspectif qui offre une vision panoramique de leur vérité ; l’humour sarcastique et dénonciateur d’où surgit une absurdité qui nous permet de distinguer clairement les inégalités de nos temps ; finalement, sa grande novation d’effondrer les limites entre espace dramatique, scénique et théâtral et donner le dénouement de l’action après la fin de la pièce, à l’aide des arts visuels, qui témoigne son talent d’instaurer des liens interdisciplinaires parmi les arts du spectacle.

Récapitulant mes pensées et mon analyse sur le théâtre Sedef Ecer, je voudrais dire que sa dramaturgie, originale, exceptionnelle, impressionnante, portant les traits caractéristiques baroques du sombre, du turbulent, de l’effervescence, de la férocité et de l’errance de notre époque, nous invite à faire un puzzle. À la reconstitution de ce puzzle tous contribuent, l’écrivaine, les personnages, les circonstances dramatisées, nous, notre vécu. Le but est unique : assembler le dessein du trajet des héros, mais s’aider aussi à assembler le nôtre, ayant comme phare la lumière de l’optimisme humaniste et humanitaire. De ma part, un grand merci à Sedef Ecer de m’avoir permis à explorer son théâtre en tant que lectrice, spectatrice et chercheuse, un grand merci d’avoir décidément contribué à la purification de mes horizons et de mes points de répère.

Christina Oikonomopoulou

Docteur de Littérature générale et Comparée, Université de Paris, Sorbonne – Paris IV,

Enseignante agrégée spécialisée, Université du Péloponnèse, Département d’Études théâtrales

 

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